Voyage pour n'importe où... nouvelles

Publié le par run.s

Un texte écrit pour "la petite fabrique d'écriture" dont le thème était "Partir"

 

 

Voyage pour n'importe où... 


La pluie crépitait dur depuis le milieu de la nuit. Chaque goutte résonnait dans tous mes os. Je les sentais physiquement me heurter le corps à travers la bâche cirée. Comme prisonnier d'un jumbé géant frappé de milliers de doigts hargneux, j'avais un mal de crâne à me dévisser la tête et l'envoyer rouler au loin.

Les primes lueurs pisseuses du levant ricochaient sur la mer vide. Désespérement vide. 
Les jadis fières nefs se balançaient en gémissant de toutes leurs membrures sur les eaux lourdes. Marionettes pathétiques à l'agonie. Elles bavaient leur rouille par dessus leurs bordages lépreux. Leurs mâts pourris servaient de repère à tous les parasites xylophages de l'île. Leurs voiles en lambeaux fasseyaient au vent comme de vieux vêtements de cadavres oubliés sur un gibet. Les étais de mât couverts d'écailles oxydées menaçaient de céder à tout instant. D'une ultime révolte ils gifleraient le pont, balayant tout sur leur passage. Les trous percés dans la coque exhalaient puissamment un air chargé de moisi et de saumure. Je ne me serais risqué dans aucune de ces épaves en sursis.
Depuis 8 mois, elles étaient mes seules compagnes. Nous avions fini par nous ressembler.

Mais contrairement à elles, j'avais l'espoir d'un jour m'évader d'ici...  
Résigné, je rabattis le pan de toile un instant soulevé. La chaleur étouffante m'enserra comme la prise d'un gros boa constrictor, et je me remis à suer in petto. Mais la puanteur des débris de poisson montant des planches du quai s'estompa.

Le frottement des pieds nus sur le sol annonça l'heure des pêcheurs. Ils embarquèrent silencieusement dans leurs minuscules barcasses, hissèrent les voiles et s'éloignèrent du rivage. Sans un mot, sans un souffle, sans un regard. Comme toujours.
Je repoussais encore le moment de démarrer une journée insipide comme tant d'autres avant elle.

Mais le sommeil ne reviendrait pas. Pas avec ce crâne en feu.

Je descends de mon hamac suspendu au dessus de l'eau, entre les poteaux d'arrimage.
Nu sous la pluie tropicale, je laisse couler une eau à peine plus fraîche que des sueurs de la nuit.

Pas le coeur de grimper dans un cocotier ce matin. Je me contenterais d'une noix sèche tombée au sol que j'éclate sur un rocher pointu. Pas beaucoup d'eau pour étancher ma soif dévorante. De ma paille de roseau, je passe le rempart d'insectes noyés flottant à la surface d'une jointure de palmier voyageur et aspire.
Allongé sur le sable, tout en mâchouillant la chair blanche à texture de paille de la coco, mon regard se pose sur la mer vide.

Vide comme cette vie.

Vide comme cette île.
Vide comme l'envie d'y vivre...
Il faut que ce soit aujourd'hui.
Aujourd'hui qu'il arrive. Ce sauveur comme je l'ai tant rêvé. Ce grand bateau blanc aux voiles salvatrices qui m'emportera loin de cette folie qui s'insinue. Car il faut qu'il m'emporte. A n'importe quel prix. Au tarif de mon sang. Au crédit de ma liberté. Et même si je dois y être éternel esclave, cette servitude-là sera bien plus douce que le joug de liberté de cette terre oubliée. Paradis de carte postale dont le revers est enfer.
Enfer d'indifférence.

Espoir maudit.

Devenir censuré. 
Alors, qu'il vienne aujourd'hui. Un jour de plus ici m'est impossible.
Coûte que coûte, je m'évaderais ! A bord de la blanche goélette de la liberté ou sur la sombre nef de la folie....
Pour n'importe où : ce soir je ne serais plus là...  


                                                    Run's

Publié dans Nouvelles

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Pénéloop 09/05/2011 20:48



Je descends de mon hamac


J'enfile mes bottes de sept dieux


Je me perds dans la forêt, vierge


Je retrouve au matin mon hamac


God !


Little Bouddha a pris ma place !


Loop



Mary 13/11/2010 05:43



C'est superbe ... Un peu ce que je ressens moi même ces derniers temps, un besoin d'évasion, de liberté ...