Conte - Au pays d'autre chose - Run'S

Publié le par run.s

AU PAYS D'AUTRE CHOSE

                                                                                                                               Texte : Run’S 1999

 

Dans le petit salon carré, un feu de bois se meurt, allumant de-ci, de-là, de chaudes escarboucles sur les cuivres antiques et bosselés, au dos des reliures polies et dédorées, dans le cristal du lustre et le verre des lunettes sévères de la mamie assoupie.
La vieille dame, abîmée dans le sommeil paraît torse comme un sarment. Elle s'est frileusement pelotonnée dans le coin le plus chaud de son fauteuil rustique, engoncée parmi les coussins de laine criarde qu'on a bien voulu lui laisser tricoter, autrefois...
Entre ses doigts noueux, elle tient ses bésicles inutiles, reflétant l'âtre rougeoyant.
Au chuintement las de la bûche qui finit de se consumer, au tic-tac fidèle depuis l'enfance de la lourde pendule, sentinelle du temps, se joint le souffle fragile de la grand-mère.
Elle rêve. C'est la seule chose qu'on lui ait abandonnée.
Les courbatures de la vieillesse et l'insomnie ne lui en laissent pas toujours le loisir.
Ses enfants l'ont oubliée là. Ils lui ont rapidement donné la becquée, lui ont fait ingurgiter les médicaments du soir qu'ils lui servent tôt, afin d'être débarrassés de la corvée.

Dans la journée qui s'écoule lentement, le feu est le seul ami. Toujours présent avec l'horloge qui ne l'abandonne jamais, et compte patiemment ses heures passives.

Cependant, comme des voix enfantines, on l'appelle, on rit autour d'elle. Ce n'est pas le gong des heures, elle en est sûre.
Rien ne ressemble autour d'elle à de la gaîté.
Va-t-on lui faire une surprise ? Est-ce son anniversaire ? Non, tout le monde a oublié qu'elle en avait un.
Sa fête ? C'est quand, déjà, la Sainte-Mamie ?
Année après année, le calendrier ne le lui a jamais révélé. Mais on insiste ! Les rires coulent comme des cascades. Ses paupières ont tremblé. Non, ne les ouvrons pas ! Le réel a perdu sa joie.
Restons bien calfeutrée en deçà des paupières closes, portes de la féérie derrière lesquelles tout est permis.
Elle ouvre cependant ses yeux gris-perle embués... Elle les écarquille...
Dans la cheminée, un halo doré enveloppe la bûche calcinée. La braise se ranime, elle semble inspirer, expirer.
Une, deux, trois étincelles jaillissent, explosent puis prennent forme en petits poings, pieds, bonnet, qui deviennent feux follets, sautent sur les étagères bien rangées, se faufilent entre les livres anciens, font de l'équilibre et des cabrioles sur la grosse poutre du foyer, vont déranger les cristaux du lustre qui valsent et tintent, regardent sous les aiguilles de la grosse pendule et lui ordonnent de sonner l'heure séance tenante.

Quelques voltiges encore et se posent en éclats de rires sur le tablier noir de la vieille dame ahurie.
Un, deux, trois petits bonshommes, bien campés sur leurs jambes, les poings sur les hanches, lèvent vers elle leur nez pointu. Ils sont vêtus d'un pourpoint, de collants, de poulaines et d'un bonnet à grelot.
Hop ! Un tout de vert. Deux, tout de bleu. Trois tout de jaune.
La mamie, fébrilement, remet ses lunettes, les ajuste sur son nez tombant. Ce sont bien de minuscules personnages qui la considèrent du haut de leurs trois pommes et, sans plus d'égards, se disent leurs premières impressions d'une voix qui nasille, tantôt aigüe et tantôt grave, mais vive et joyeuse.
- Esprits follets, mes frères, farfadets affairés, nom d'un mulot, avez-vous vu ces hublots ?
- Serait-ce une guivre, foi de rongeur de cuivre ? Le chevalier de la Tourelle n'en voudra pas pour la demoiselle : la bonne femme n'est pas convenable, croyez-m'en, ce n'est point fable.
- Pourtant, sa tête est pleine d'histoires mirifiques, magiques, magnifiques...
- J'espère seulement, ô lutins mes compères, habitants de fondrières, qu'elle sait éternuer, il vaudrait mieux, sacrebleu, avec tous les souhaits par-devers elle enfermés depuis tant d'années !
- Pourvu qu'elle ne se croie pas obligée, commérage encagé, de tourner sept fois sa langue dans la bouche, vieille comme souche, avant de parler. Ou encore, de toucher du bois rond, dent de dragon... on ne la prendrait pas au drôle, parole de troll.

- Rassurez-vous, farfadets farfouillants, elle croit encore au Père Noël, par la magie de Pimprenelle. Elle professe aussi que les souris vertes existent, la légende émaillée résiste, mais que s'étiolent ces bestioles trempées dans l'huile d'anguille, transformées en artichauts tout chauds.
- Elle présente les qualités requises, jaugée m'en est permise, n'y revenons pas, barbe à papa... Laissons-la dire à son aise: peut-être veut-elle nous poser questions à profusion...
- Devinettes de bavardes reinettes, charades en parade...
- Poserez-vous plutôt moult questions ? Voyons, nous sommes toute ouïe, point de suspension...
La vieille dame interloquée avait quelques difficultés à retrouver ses esprits endormis. Elle s'entendit demander d'une voix blanche :
- Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?
- Nous sommes d'authentiques lutins, amis des petits riens, grand-mère. Et présentement, nous ne faisons rien ici, quoique dans nos habitudes ne soit pas d'en rien faire.
- ...
- C'est ainsi. Nous sommes de race lutine, espèce espiègle, malicieux messieurs, crapules noctambules, vif argent, esprits follets des forêts, farfadets farouches, friands de fariboles, préparateurs de la poudre de perlimpinpin, et mettons en éprouvette celle d'escampette. Colporteurs de cloportes et bichonnés barbichus. Tels sont ceux qui vous présentent leurs hommages et vous invitent à les suivre au pays de la mutinerie dont ils ont l'honneur et l'avantage d'être les ambassadeurs épris... N'ayez crainte, pantouflarde archivée, les lutins malins s'occuperont et rond petit patapon de tout. Et pour commencer, de votre taille ridicule, patachou.

- Oui, aussi quelle idée eûtes-vous, bonne dame Jeanne, de vouloir grandir à tout prix, sans songer à aujourd'hui ? Encore, si vous aviez su vous arrêter, de vous rapetisser nous auriez épargné. Aucune puérilité ! Allons, incomparables compères, formons la ronde de l'aronde.
Alors les gnomes de sauter sur la brique rougie, de se poursuivre autour de la mamie, laquelle n'ose pas bouger, de peur de les renverser. Ils chantent sur tous les tons, ils vocalisent éperdument, craquettent, coassent, flûtent :
- Il était un peu-tit hom-meu...
- Pirouette cacahuète...
Il était un petit homme.
Ils font des cabrioles, reprenant à tue-tête la comptine, gambadant débridés, en une farandole vertigineuse quand, tout à coup, la vieille dame se retrouve entourée par eux.

Elle réalise qu'ils sont à présent de la même taille tous les quatre, sur le fauteuil paillé qui est devenu vaste chaume couché au milieu de gros nuages mous de laine criarde.
- Comme d'habitude, il semblerait que ce soit moi qui ait trouvé la bonne note, la magique qui dénote, se rengorge le lutin jaune. Grâce aux cours enroués de la perdrix des neiges qui cacabait comme quatre.
- Pourtant, s'étonne le lutin vert, la vénérable grenouille du fossé aux iris m'avait bien conseillé les sons embourbés et syncopés.
- Et les vocalises en sourdine du chat-huant assoupi, ajouta le lutin bleu.

Le disciple de la perdrix coupe court à toute discussion :
- Peu importe, désenchantés chanteurs, quel procédé fut efficace, puisque nous avons obtenu l'effet désiré. A présent, docte dame, en route pour notre contrée. Donnez-nous la main, que nous sautions à pieds joints dans le brasier.
Apeurée, la grand-mère fit mine de reculer.
- Elle ne sait pas sur quel pied danser. Voyons, montrez-vous déraisonnable, telle la grenouille de la fable. Ah ! Peut-être faudrait-il que nous vous expliquions pourquoi et comment, mes collègues en collants et moi-même nous y somme pris pour venir jusqu'à vous, ventrebleu !
Et aussi vous demandez-vous de quel droit ces lutins batifolants et sans vergogne, sans autorisation aucune viennent vous enlever pour dans leur monde vous amener. Sachez, noble bonne femme, qu'au pays des lutins le temps n'est pas compté quand pour mission l'humain admis doit le traverser.
- Quand nous vous ramènerons, je jure que pas une seconde ne vous aura été volée de votre monde. Alors, seuls les souvenirs que vous en rapporterez chargeront votre tête en échange de vos histoires si rares. Vous ne risquez rien, parole de mutin, rien qui puisse ternir votre destin, pareil à une glace sans tain sur le monde des lutins...
- Mission vous parlais-je, mission vous raconterai-je : lorsque le chevalier des joncs, vulgaire troll d'opérette, forte tête qui se donne nom d'importance, a fait publier que sa fillette, la pauvrette, était à toute extrémité, en nous, fanfarons farfadets, le sang ne fit qu'un tour, et sans tergiverser le moins du monde, nous avons formé la ronde, et nous sommes jetés à vos pieds, ainsi qu'il sied : vous êtes bonne femme de métier, dont le savoir fait autorité au pays de la mutinerie.

- Depuis le temps immémorial, reprend le vert lutin tintinnabulant, que vous êtes réduite au silence par une oublieuse famille, vous avez certes emmagasiné rêves et légendes, fantastiques contrées, extravagances et réminiscences, lubies et utopies...
- Ce sont justement les ingrédients de base pour la médication de la demoiselle des joncs, intervint le lutin bleu. A n'en pas douter, vous êtes de praticien, la "bonne femme" en bon langage lutin, la plus qualifiée. Quand vous verrez l'enfant, frêle demoiselle aux yeux de cristal, votre bon coeur trouvera le chemin de la guérison pour elle, abattra la mélancolie des choses connues.
Le petit homme jaune, ayant obtenu le silence d'un froncement de sourcils, reprit le fil de son récit.
- Je suis donc parti à pied. Mes frères réfractaires préférèrent afin d'arriver avec diligence emprunter, Lebleu, un escargot de Bourgogne, et Levert un petit gris. Heureusement, les limaçons n'ont pas trop regimbé, et les ont menés à bon port. J'arrivai juste comme ils s'ingéniaient à persuader le trousseau de la clé des songes de leur prompt retour au pays. Nous nous sommes glissés par l'étroite ouverture de l'armoire à glace, qui a toujours peur de laisser échapper ce qui ne devrait.
- Voilà comment nous avons atterris dans cet âtre où nous couvions patiemment sous la cendre jusqu'à tout à l'heure.

La vieille dame semblait perplexe. La triste monotonie de son existence se trouvait subitement changée en rêve merveilleux où tout était possible. Etait-ce bon de sauter dans un feu, même mourant ? Allons, que risquait-on en compagnie de si gentils lurons?


Ses yeux s'allumèrent, ses rides se creusèrent au sourire qui éclaira son visage. Les braves compères se regardèrent, grelottèrent du bonnet d'un air entendu et bondirent tous quatre dans le feu, faisant voler un épais nuage de cendre.
Les flocons grisâtres se déposèrent lentement, transformant les rutilants collants en gris mistigris.
Disparu le petit salon.
La neige de cendre tapissait une immense surface. Tout semblait converger vers un gigantesque panneau de bois blanc, si grand qu'on l'apercevait à des lieues.
Ils marchèrent, dissipant la cendre sous leurs pieds pressés.
Les empreintes de leurs pas leur révélait un sol transparent sous lequel un monde merveilleux foisonnait : des cascades traversaient le paysage, créant un arc-en-ciel fabuleux. Les plantes aux feuilles en toile d'araignées reflétaient l'iris de la lumière qu'elles se renvoyaient en éclairs merveilleux, illuminant les libellules gracieuses dont les ailes se moiraient.
Les lutins entraînèrent la bonne femme fascinée qui attachait son regard aux traces de ses pas. Derrière eux disparaissait l'immense âtre éclairé par un Maître-Feu dont les bras de flammes dispersaient la cendre afin de recouvrir les empreintes sacrilèges dans l'uniforme étendue.
Soudain, un grinçant bruit de porte s'adressa à eux en ces termes :
- Je vous reconnais, compères lutins. Cachottiers j'espère vous n'êtes point. Car au-delà vous n'irez loin...
La titanesque armoire à glace avança d'un pas sur ses massifs pieds griffus. Au-dessus de son corps-miroir, le majestueux fronton ondulait telle une bannière claquant dans le vent.

  • Loin de nous l'idée de vous tromper, roi de l'Huis, Maître des clefs. Lejaune me prénomme, et mot magique je te donne : HarkomiRhôme !
    l'imposante sculpture barroque mi-aigle mi-acanthe clôt une paupière de bois. Elle digéra la formule qui parut lui convenir. Elle hérissa ses plumes de noyer autour de son crâne vernissé :
    - Farfadets, vous connaissez le secret, aux autres versets je vous soumets.
    - Ô Génie du pays des contes, dans l'univers ne trouverez d'autre LeVert, et CysthaeWiert est la formule qui te sied.
    La masse de bois frissonna dans l'épaisseur de ses panneaux, ferma les yeux et attendit.
    - Frontière antique du pays mystique, Palsambleu, ne reconnais-tu pas LeBleu ? Par le Grand Erable, voici ma fable :
    MôranFallebee !
    Le fabuleux animal ouvrit son bec de bois serré sur une clef de forte taille, rouillée et tarabiscotée. Elle chut vers le sol à grande vitesse, menaçant d'écraser les petits personnages.
    Un fil invisible l'arrêta à hauteur d'une serrure de laiton. La volumineuse clef des songes s'y introduisit, vira sept fois en gémissant. Les lutins versèrent la larme convenue pour la souffrance du pêne.
    Le massif ventre-miroir s'ouvrit en gémissant, libérant le ressort du tiroir du bas escamotable qui devint escalier moussu, surplombant le pays de la Mutinerie.
    Les lutins et la vieille femme posèrent le pied sur le premier bloc.


  • Le long cou de bois se dégagea du fronton, fusa haut dans les airs, craquant de toutes ses fibres endormies. D'une hauteur vertigineuse, la tête se pencha vers le sol et y fondit... L'aigle se métamorphosa en acanthe acérée, puis reprit sa forme première, son bec redoutable sifflant dans l'air s'arrêta sous le nez de la bonne femme pétrifiée :
    - Coquins lutins, qu'est-ce que cela ? Taupe myope ou espèce des bois ? Quoi qu'il en soit, on ne passe pas !
    - Mais, Roy du Passage, nous justifions de nos bagages !
    - Point de bagage qui n'ait de mot de passage !
    - Pardonnez mon inadvertance, notre bonne femme possède, n'en doutez pas, sa sentence :
    Aussitôt, le malin LeVert se dissimule derrière la vieille dame, et, contrefaisant sa voix, il dit tout d'un trait :
    - Voilà, noble douanier, ce que tu avais droit d'espérer de moi : DosinThésouRhéThanîVouëYannoix !
    La colossale barrière rappela ses défenseurs à bec et piquants. Ils revinrent se loger dans le fronton...
    Elle tressaillit au plus profond de ses vieilles boiseries, son immense glace clinqua et palpita.
    Les malicieux lutins s'envolèrent avec leur protégée par dessus les marches en colimaçon.
    Derrière eux retentit le cri furieux du gardien sorti de sa transe.


Déjà, une foule bariolée bruissait autour d'eux. Des fleurs de toutes tailles, de toutes formes et de toutes couleurs jetaient aux nouveaux venus des confettis de pollen. Des abeilles pelucheuses composaient des loopings allègres et des sphynx débonnaires déroulaient leur trompe afin d'interpréter le beau Danube bleu.
- Cueillez-nous donc, ma chère, vous en mourez d'envie, et nous aussi, lui déclara, d'une voix de haute-contre, une minuscule pervenche, en se lissant les pétales d'une feuille désinvolte.
Mais, comme la grand-mère allait la cueillir :
- Oh, quelles façons ! C'est d'un barbare ! S'indigna en s'empourprant une grosse pivoine attentive à sa mise en plis. Malheureuse, on ne vous a donc jamais appris à inviter des fleurs pour prendre un vase ? Tenez, en voici justement un. Prenez-en de la graine, comme nous aimons à dire ici...
Aussitôt, la pervenche y sauta, avec un rire de gorge. En fait, la mamie n'avait qu'à désigner les fleurs pour que celles-ci, l'une après l'autre, viennent plonger dans le vase. A la fin, la place commençant à manquer, elles se disputaient.
A vrai dire, le bouquet était très vivant. Il s'agitait dans un babil étourdissant : " Ne poussez pas !", "Vous m'écrasez le pistil !", "Mes vrilles ! Attention à mes vrilles !", "Et mes grappes, malotru!", "Ah ! Bas les étamines !".
Alors, la grand-mère déclara que la composition était achevée. La plupart, sans modestie aucune, commentait le chic qu'elle produisait au milieu du bouquet.
Le flore accourue et délaissée se dispersa, boudeuse.
- Ne vous faites aucun souci, dit le lutin jaune, elles ne restent jamais fâchées bien longtemps. Quant aux autres, le vase les transportera devant le miroir : elles admireront à loisir le bouquet qu'elles composent et s'y disputeront les meilleures places.


- Allons plutôt voir de ce pas le chevalier, ou plutôt sa fille de ce pas, intervint le gnome bleu.
- Compère LeBleu, reprit LeJaune, prenez garde aux répétitions intempestives ! Elles lassent l'esprit. Réservez-les pour les comptines et certaines histoires pour dormir. Je reconnais là encore les résultats lamentables des leçons du Chat-Huant. Assurément, vous avez trop étudié les rondes, et voilà pourquoi vous redondez, digue dondaine, digue dondon !
- Je regrette vivement, LeJaune, mon compagnon, de ne pouvoir devenir rouge de colère. Primo, eu égard au fait que je suis d'azur, secundo parce que je ne suis pas coléreux, mais tertio, je ne regrette jamais rien, de toutes façons.
- Quittez ces propos oiseux, cervelles d'oiseaux, commença LeVert, nous voici au bord du grand bassin qui grouille de saugrenues grenouilles. Or, puisque je me flatte d'être le meilleur élève de la roussette du fossé ouest, ce sera moi qui vous introduirait auprès des batraciens de ces lieux.
- "Miss Lapioune, marquise exquise, vos mouches sont servies, grasses et bleues, fraîches et entières, comme vous les aimez !
Aussitôt, telle une torpille infernale, surgit une grenouille verte, les yeux aussi gros que son ventre blanc, et la langue écarlate pendant avidement d'une bouche fendue largement.
- Où çà ? Où çà ? Ah, LeVert, sot vermisseau, votre galéjade n'est pas du meilleur goût, et je m'y connais, gastronome batracien que je suis. On ne plaisante pas avec ces choses-là ! Je suis une pauvre malheureuse qui va bouder, na !

- Attendez, ô Voracité incomparable ! Nous voudrions rencontrer la demoiselle...
- Elle est maigre !
- Elle doit bien valoir son pesant de mouches...
- Sans doute, mais elle doit quand même être en-dessous de la taille de guêpe. Croyez-moi, il vaut mieux faire envie que pitié !
- Savez-vous comment on peut s'introduire à son chevet ?
- Il paraît qu'elle réside actuellement derrière les créneaux du baquet central, parmi les joncs acérés, dards empoisonnés. Essayez les nénuphars, c'est comme un gué. Ensuite, vous vous expliquerez avec le mirmidon qui se prétend son père. Un vieux gredin toujours mal luné. Bon, si c'est tout ce que vous avez d'intéressant à manger, je ne me retiens pas plus longtemps. Bonjour chez vous !
Et elle replongea dans l'eau vaseuse, dispersant les poissons rouges, bonnasses : ils s'étaient rassemblés avec le mince espoir de récolter quelque miette des mouches de Miss Lapioune.
Les voyageurs avancèrent prudemment sur les larges feuilles de nénuphar. Les fourmis s'agittaient furieusement afin de rassembler leurs troupeaux de pucerons que les quatre intrus dérangeaient dans leur digestion. Finalement, la végétation aquatique était plus solide qu'il n'y paraissait.
Les lutins, suivis de la mamie, laquelle semblait avoir retrouvé les jambes de ses vingt ans, arrivèrent au pied d'un amoncellement de rochers tarabiscotés. Ils se demandaient comment gravir de tels escarpements, quand une voix de fausset les héla :

- "Qui arriver céans ? Quoi désirer ? Comment inventer moi? Quand partis ? Or, çà, tourner talons ou gare aux amis joncs qui crachent et piquent !"
Deux yeux fous roulaient en tous sens au milieu d'une tignasse et d'une barbe hirsutes.
- Ô baragouinant baron des herbes barbotantes, répondit LeBleu, nous sommes lutins qui vous présentons cette bonne femme, pour la demoiselle. Elle vient du monde raisonnable.
Alors, le chevalier gonfle ses joues, sa face en est toute congestionnée, elle vire au violet. Elle ressemble à une énorme pensée dont la corolle se déploie majestueusement. Seul dépasse, tel un pistil incongru, le nez pointu et rose du troll.
Soudain : "ATCHOUM !" Il éternue en un vacarme étonnant. Une fois, deux fois, trois fois.
- A vos souhaits ! S'écrient en choeur les lutins, applaudissant enthousiasmés.
Aussitôt, ils se retrouvent autour du chevalier qui rit de bon coeur.
- A la fin, braves lutins, bonne femme avez trouvée ! Que de secrets chéris devez détenir, citoyenne d'Outre-Mutinerie !
( Il pleurniche un moment, puis se reprend, essaie de se donner un peu de contenance).
- Joncs qui jonchez mon apanage avec panache, repoussez vos dards et formez haie ! Honneur aux bons et braves messagers de guérison. Ah ! ma gente fille, la demoiselle, dépérit, languissante. Nulle médecine, nulle potion, nulle purge n'y fait rien, non plus qu'éllébore ou poudre de perlimpimpin, charmes des fées ou sortilèges des bardes.

Ce ne sont que bourdonnements pathétiques auxquels répond la ronde des charognards moustiques, des gouapes guêpes ou des félons frelons. Ils n'ont de cesse de nous tarabuster. Tenez, j'aperçois leurs escadrilles lancinantes derrière le sycomore aux cloportes. Hâtons-nous, hannetons, entonnons :
Se tournant vers le bassin, il se mit à psalmodier :
"Tapis volants, balais fagottés,
Brise distances, que soient emportés
Par les voies enchantées
Ceux qui sont en partance
Vers la damoiselle de beauté".
A ces mots, les eaux se mirent à frémir. Bientôt, elles bouillonnèrent bruyamment, laissant échapper le globe irisé d'une bulle fabuleuse. Celle-ci s'approcha doucement, glissante et soyeuse. Insensiblement, la vieille dame et les compgnons de Mutinerie se retrouvèrent à l'intérieur de la sphère qui s'éleva.
La brise les balançant doucement dans leur étrange nacelle, les conduisit sur le balcon arachnéen surplombant le vertigineux phare où demeurait la Demoiselle.
Plop ! La bulle venait d'éclater. Ils se retrouvaient à l'air libre. De fins rideaux transparents volaient gracieusement à l'extérieur. Le chevalier les invita à entrer avec force révérences.
Sous une vaste coupole résonnaient des centaines de grelots. Des marottes dansaient dans l'air. Un concert de rires les plus variés se répercutaient. Une foule chamarrée de bouffons; fous, ménestrels, bardes, conteurs déployaient tous leurs talents, mais leurs rires sonnaient faux. Les traits de leur visage étaient tirés, leurs habits froissés. Leurs gestes étaient pesants. Le coeur n'y était plus depuis longtemps.

Au centre d'une alcôve tendue de satin et de fils arachnéens, irisée de perles de rosée, un sofa de verdure sur lequel la lumière pleut tout autour de la Demoiselle, allongée et alanguie, les yeux mi-clos et la respiration paresseuse.
- Mais ! C'est une libellule ! S'écrie la vieille femme.
- Que nenni ! La reprit aussitôt le troll, c'est une Demoiselle, madame la Bonne Femme. Respectez, je vous prie, le souvenir de feu sa mère, et aussi votre serviteur. Oncques n'aurait choisi une vulgaire libellule pour épouse. Devant vous repose notre fille. Elle a les immenses yeux cristallins de sa mère et son corps gracile. Mais vous reconnaîtrez aussi le noble visage de son père, son teint de mûre et son ondoyante chevelure.
La vieille dame se sentait émue. Elle s'approcha de la couche, se pencha, et, doucement, demanda :
- Comment allez-vous, ma fille ?
- Votre fille ? S'insurgea le chevalier.
- Chut ! Coupa LeVert.
Dans un souffle ténu, la malade répondit :
- Je suis toute chose.
- C'est-à-dire ?
- J'ai fait chose !
- Plaît-il ?
- Chose !
- ...
- C'est un défaut de prononciation, expliqua le troll. En fait, elle vous a dit qu'elle n'avait plus goût à rien, et qu'elle pense que vous n'auriez pas dû vous déranger, que c'était... -Ah ! Comment a-t-elle dit, déjà ?- inutile.


- Vraiment ?
- Chose ! Reprit la Demoiselle agacée.
- Elle ne me le fait pas dire !
Le père se pencha sur le lit de son enfant :
- Mais cette bonne femme connaît des histoires comme jamais on n'en inventerait en Mutinerie. Alors, ma fille, nous allons vous laisser seuls.
Et ils s'en furent, laissant la Demoiselle qui avait fermé les yeux, et la bonne femme bien ennuyée.
- La pauvre enfant ! La pauvre enfant ! Mais de quelle maladie souffre-t-elle donc ? Et que veulent-ils donc que je fasse ? Moi qui n'ai jamais su guérir ni mes lapins ni mes oies.
Elle laissa errer ses regards sur la vaste chambre, admira la grande feuille de nymphéa, toute dégoulinante du baldaquin que formaient les évanescentes toiles de tarentules, sur laquelle reposait la Demoiselle.
- Quelle belle chambre vous avez, mon enfant. Vous avez bien de la chance d'avoir autant d'amis, comme ces bons et braves lutins, et toute cette troupe qui sait si bien danser et vous conter de si belles histoires...
- Oh ! Vous savez, chose, des histoires...
- Comment ?
- Que les histoires m'ennuient, à la longue...
- Vous devez être bien triste, pour ne point aimer celà. Quand j'étais pitchoune, ma grand-mère m'en contait une à l'année: pour la nuit de la Noël.

- Il est vrai que cela ne fait guère.
- J'ai souvenir des neuf beaux récits qu'elle m'a contés, bercés par les cahots du cheval lorsque nous allions à la messe de minuit.
- Un cheval ? Quelle est cette chose ?
- Ce n'est point une chose, c'est un animal. Le nôtre s'appelait Pégase. Il abattait beaucoup d'ouvrage à la ferme : il tirait la charrette, labourait les champs. Quelquefois, il me portait sur son dos, en revenant du pré. Il était grand, grand, avec un pelage brun et blanc, de bons gros yeux doux et une longue crinière à laquelle je pouvais me pendre pour monter dessus. Il était très gentil.
- Et une messe de minuit, c'est gentil comme un cheval ?
- ... Eh bien, ce n'est pas comme un animal ou une personne. La messe de minuit se passe à l'église, la nuit de Noël. Tous les gens du canton s'y retrouvent. Certains viennent de très loin. Parfois d'une dizaine de lieues. C'est que personne n'aurait voulu manquer la messe de minuit à Sainte-Thècle. On parle du bon repas qu'on a préparé en rentrant. Les enfants essayent de deviner les cadeaux qu'ils auront le lendemain, dans les sabots. Et quand ça commence, on ne doit plus parler. Il faut écouter le prêtre. Il raconte la naissance du petit Jésus, dans sa mangeoire, et l'âne, le boeuf, les moutons et les bergers qui leur tenaient compagnie. Il explique la belle étoile qui a brillé dans le ciel pour annoncer tout çà aux hommes. Et les anges aux habits scintillants qui volaient, soufflant dans leurs trompettes. Heureusement, la nuit de Noël, il ne parle pas de tous les ennuis qu'a eus Jésus, après.
- Continue, Bonne Femme, continue la nuit de Noël.
- C'était un grand événement. On se levait très tôt. Moi, je

donnais le grain à la basse-cour. Les poulets, les oies, les canards. Je préparais les légumes et j'allais chercher le bois. Il fallait bien choisir les bûches, pour qu'elles durent longtemps dans l'âtre. C'est que c'est long, une messe de minuit, avec le voyage jusqu'au village, à trois lieues. Il fallait que le feu soit joyeux quand nous rentrerions. Ensuite, je cassais des noix, des noisettes ou des amandes, j'aidais la grand-mère à éplucher les légumes pour la soupe, je préparais les marrons pour farcir la dinde. Tout le monde s'activait fort.
La nuit tombait alors. Il faisait très froid. Une dernière fois, on vérifiait la porte des étables. On donnait une tape aux chiens qui allaient surveiller la ferme. On grimpait dans la cariole. Et hue ! Le cheval partait au pas. J'étais serrée dans les jupes de l'ancêtre. Un beau clair de lune inondait la campagne. Je réclamais l'histoire à la grand-mère. Alors, à travers sa voix, je m'enfonçais dans le rêve. Sa bouche faisait de petits nuages de buée. Enroulée dans ma capeline, j'oubliais le froid.
Et l'histoire allait son chemin, au rythme des pas de Pégase. Les sabots des hommes sonnaient clair sur le chemin verglacé. On entendait crier l'herbe gelée. Ils serraient leurs mains sur leurs gourdins ou leurs fusils à pierre. C'est qu'à l'époque, il y avait encore des loups et des ours par chez nous.
Et le village apparaissait. De loin, on voyait de petites lumières se rassembler tout autour de l'église. Les vitraux colorés appelaient à la fête, illuminés par les grands cierges qui brûlaient à l'intérieur.
Et de par les chemins de traverse, les lampions avançaient, éclairant des silhouettes pressées.

Et les vieux nommaient ces cohortes fantômes :
- Là, ce sont les Saraillé, de la Combe Basse.
- Et là, sur la colline, les Cousiès, du Bois-d'en-Haut.
- Oui, et leur Noëllie est là aussi, celle qui a épousé le gars Tomerlin.
- Ils ont acheté la vieille baraque du père Soquiès, et y font du poulet et de l'oie...
- Tiens, le vieux Chopard, monté sur son âne. Il nous enterrera tous, celui-là ! Presque centenaire et le voilà qui fait ses trois lieues et demie pour venir à la messe de la mi-nuit.
Et les lumignons convergeaient vers l'église. De loin, ses vitraux éclairés la faisaient ressembler à un jouet coloré. Et les flammes mouvantes des torches rendaient ses ogives scintillantes. Elle avalait les gens, et on voulait déjà être à leur place. Comme ils devaient avoir chaud dans toute cette lumière !
Par économie, on éteignait ses loupiotes à quelque distance, quand on touchait au but et qu'on savait ne plus rien craindre. De loin, on distinguait de sombres silhouettes qui se mouvaient comme des fantômes, puis renaissaient brusquement à la lumière en atteignant le but, et semblaient s'auréoler intensément, comme des lucioles.
Les yeux de la vieille femme brillaient, à l'unisson de ceux de la Demoiselle. Emportées qu'elles étaient toutes deux dans la même histoire. Elles regardaient au loin. Elles sentaient le froid de cette nuit de Noël, et elles attendaient avec la même impatience d'entrer dans l'église. L'une pour découvrir le but de tant de préparatifs et d'efforts, l'autre pour retrouver la magie de son enfance.

Et la grand-mère parlait, et la petite Demoiselle ouvrait grandes les oreilles, et la bouche aussi, pour mieux gober l'histoire. Les ailes de son nez palpitaient, essayaient de saisir les senteurs, mais ses yeux étaient fermés, pour aller plus loin encore.
Elles s'évadaient ainsi au bout de la nuit.
Le petit matin les trouva endormies l'une dans les bras de l'autre. Toute la cour, inquiète, n'avait pas fermé l'oeil.
LeVert se glissa en catimini dans la chambre. Son sourire s'étira jusqu'aux oreilles, qu'il avait loin de chaque côté, et il alla rendre compte. Une ovation salua l'indiscrétion. On entonna une chanson, et on dansa autour du chevalier dont les yeux laissaient échapper des fontaines de larmes de joie. Au milieu du refrain, tout le monde s'endormit sur place.
Et les jours passèrent ainsi. La vieille bonne-femme racontait ses histoires à la Demoiselle. Celle-ci se délectait de la vie du monde raisonnable d'autrefois : les travaux des champs durant l'été, le fauchage du blé et les glaneuses, les vendanges, le triage du raisin et la rousse ambiance de l'automne. Elle se passsionnait pour le rude labeur des bûcherons, les petites tâches de tous les jours pour nourrir les poulets, les oies, pour garder les vaches et les brebis. Elle s'émerveillait à la naissance d'un petit veau, la pêche aux écrevisses ou aux anguuilles à la nuit tombée. Elle frissonnait au souvenir de l'hiver, quand il fallait se lever avant le jour et traire les vaches dans la douce chaleur de l'étable. Et tous ces jeux merveilleux : à cache-cache dans le foin, les cabanes aux murs en bottes de paille, la capture des grillons avec un brin d'herbe, afin d'organiser des courses, le dévalement des pentes herbeuses, enfoncé jusqu'au menton dans des sacs d'engrais, ces mille choses qu'on fabriquait d'un bout de bois ou de touffes d'herbe. On jouait avec l'eau, le vent, les animaux, avec les couleurs des saisons...

Quand elles n'étaient pas plongées dans les contes, elles gambadaient de par le royaume. Elles nourrissaient Miss Lapioune, écoutaient ses gloutonnes histoires, sautaient sur les nénuphars, visitaient les grottes mystérieuses, voyageaient en bulles.
Le rire frais de la Demoiselle cascadait sous les voûtes du palais. De plus en plus souvent. Jusqu'au jour où le grand médicateur la déclara guérie.
Les lutins, un beau matin, entourèrent la mamie. Ils avaient des mines attristées.
LeVert entonna :
- Bonne Femme, notre promesse te rappelons :
Et les trois lutins ensemble :

- Bon' Femm' s'en va d'chez elle,
Mironton mironton mirontaine
Bonn' Femm' s'en va d'chez elle,
Quand c'est qu'la ramenons !
Quand c'est qu'la ramenons ?


La ramenons chez elle,
Mironton mironton mirontaine,
la ramenons chez elle,
Sitôt soignée la Demoiselle,

Sitôt soignée la Demoiselle.


La demoiselle guérie-e
Mironton mironton mirontaine
La Demoiselle guérie-e,
Bon' femm' s'en retourni
Bon' femm' s'en retourni...

Plantée devant les trois lutins qui se torturaient les poignets dans le dos, des larmes silencieuses roulaient sur les joues de la bonne mamie...


... 

... à suivre

 

 

**************

Bonjour à toi, ami(e) visiteur,

Si tu es arrivé là, c'est que tu es un visiteur lecteur.
Ce conte est tronqué.
La raison en est que durant des années, j'ai proposé mes histoires sur le net. Et rarement eu le contact avec leurs lecteurs.
Pourtant, à plusieurs reprises, j'ai découvert mes écrits ailleurs, parfois même sous un autre nom. C'est un peu triste mais pas grave : mon imagination regorge de plus d'histoires que je ne pourrais jamais en écrire.
Toutefois, j'aime le contact avec les gens qui prennent un peu de leur temps pour faire un petit coucou quand on leur offre quelque chose.
Comme j'ai pris le temps d'écrire ces contes : un échange.
Tu as ci dessous mon adresse pour un petit échange contre le reste de mon histoire :)

runs.snake(at)gmail.com

Publié dans contes de run's

Commenter cet article

run's 16/01/2010 10:12


Article envoyé -
Bonne lecture :)


Martine27 14/01/2010 18:00


Je serai ravie de connaître la fin de cette histoire (elle se termine bien j'espère !)