Conte : La Source Enchantée - Run'S

Publié le par run.s

La Source Enchantée

texte : Run'S 1997 – correction le 26/05/07


 Depuis que les villageois sont descendus dans la vallée, nous vivons seuls avec grand-père. Notre petit hameau est maintenant déserté. Les ronces et les orties poussent au milieu de la maison du forgeron, et le toit de celle du sabotier s'est écroulée il y a quelques mois. Tous ont préféré la vie sécurisante et sans surprise de cette ville que je n'ai jamais vue, et qui me fait peur. J'aime mieux l'aventure et les mystères que la Montagne réserve à ses amis. Ah ! Courir avec ses compagnons sur les pentes boisées ! Fuir devant l'incendie du soleil couchant qui dévore les vallées, embrase les grands sapins, rougit les lacs ! Et puis, comment aurais-je le coeur d'abandonner mes compagnons : Charlot, mon beau loup gris, Kia, le grand aigle des cîmes et Sif, la couleuvre insaisissable ? La matinée est déjà bien avancée. Nous somnolons tous trois dans la paille de la vieille bergerie. Le soleil frappe les ardoises, et la fraîcheur s'en est allée pour ne revenir qu'au soir. Sif cuit son long corps de serpent sur les lauzes. Il a passé sa tête par un trou du toit afin de ne rien perdre de la conversation. Un cri aigü, un froissement de plumes, et Kia se perche sur l'encadrement de pierre. Nous sommes justement en train d'évoquer le cirque des Grandes Cascades, rêvons de nous glisser à travers le fin brouillard des immenses chutes tombant des crêtes découpées. Ah ! Passer entre les mille arcs-en-ciel : plumes, poils et cheveux en un instant collés sur la peau. Et la bienfaisante fraîcheur du lac émeraude agité de fortes vagues, et les saumons de lumière surgissant de l'onde en de gracieuses orbes... Hélas, le rêve de baignade s'écroule. Il eût fallu partir très tôt ce matin pour être au cirque avant la grande chaleur. Charlot accepterait de me porter quand je ne pourrais plus courir, mais nous arriverions tard. Et je suis maintenant trop grand et trop lourd pour me laisser emporter dans les serres de l'aigle, comme autrefois. Nous décidons d'un commun accord de rendre visite à la Source Enchantée. Vite vite, nous fermons la porte de la bergerie derrière nous. La Source Enchantée est un des plus beaux mystères de cette montagne que j'aime. Elle niche dans un tout petit pré calé au creux d'un vallon. L'herbe y est plus belle que nulle part ailleurs. Plus verte et plus douce. Le soleil y abandonne une douce lumière qui fait comme un puits entre les grands sapins de la forêt alentour. Malgré le fait qu'elle vive sur un domaine minuscule, il est impossible de la trouver si l'on ne montre pas patte blanche. C'est une source timide, et cependant très espiègle... Nous l'avons rencontrée au cours du mois d'aôut. Il faisait une chaleur étouffante. Nous revenions d'une longue promenade, la gorge en feu. Au sortir de la forêt, nous avons entendu un murmure mouillé qui a ravivé notre soif. Je marchais entre les hautes herbes, les bras tendus devant le visage afin d'écarter les tiges géantes. Charlot, la langue pendante, me suivait, gambadant dans cette verdure où il disparaissait tout entier. Sif le serpent filait comme une flèche. Il rampait dans une direction, revenait à l'opposé, reppartait, sans faire le moindre bruit. Il avait soif lui aussi, mais revenait bredouille.
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 Là ! Un clapotis. Mais, une fois remis en marche, le bruissement des feuilles gênait l'orientation. Arrêt. Le friselis semblait maintenant venir d'ailleurs. Avais-je dépassé le ruisseau? Demi-tour. Quelques pas, puis plus rien. Derrière nous, les hautes herbes s'étaient relevées. Le bruit d'eau venait maintenant de sur la gauche. J'ai tourné un grand moment. Sans cesse, le son humide m'échappait. Derrière, à droite, devant... A tout instant, il changeait de place, comme pour un jeu de cache-cache. Il y avait là quelque chose d'étrange. Fatigués de chercher, nous nous étions assis. Infatigable, Sif nous rejoignait, puis reppartait. Kia s'était posé aussi. Du ciel, il n'avait rien vu non plus. D'un coup, il m'a semblé que le ruisseau jouait avec nous. Alors, imitant son murmure, j'ai appelé : - Ruisselet farceur, montre-toi s'il te plaît ! Un gazouillis joyeux juste devant. J'ai allongé la main, écarté le rideau d'herbes. La source était là. Toute transparente dans son nid de fin gazon, entourée de fleurs délicates et de zonzonnantes abeilles. Le filet d'eau s'échappe, caracolant d'entre les rochers blancs. Il plonge dans un bassin au fond couvert de graviers bleus, et de belles plantes turquoise ondulent comme sous l'effet d'une douce mélodie. Quelques tritons donnent parfois un coup de queue paresseux. Une reinette, les yeux au ras de l'onde, nous observe tranquillement. Deux petits cyprins se poursuivent. Longtemps j'ai admiré la source avant qu'il ne me souvienne de ma soif. Je n'osais troubler cette profonde sérénité. J'avais peur aussi de la vexer en en buvant trop... A côté de moi, Charlot, insouciant, lappait bruyamment à grands coups de langue. Je l'ai poussé du coude : un peu de respect, loup sauvage ! Il m'a regardé, étonné, avant de se remettre à boire. Tant pis pour lui si la source le fuit, après çà ! On a passé la journée avec elle. On était si bien dans l'herbe tendre. Kia trempait ses serres dans le ruisselet. Sif s'est endormi sur un rocher blanc émergeant de l'eau.. J'avais la tête appuyée contre la fourrure de Charlot, lequel, la truffe au ras du sol, suivait la course des fourmis d'un seul oeil. Et la Source murmurait des légendes que ne n'avais jamais entendues, des histoires que lui avait racontées la Montagne tout au long de son périple. Dans cette douce fraîcheur, je me suis endormi.  Je rêvais que la Source était devenue le cinquième compagnon de notre petite troupe. Elle nous suivait lors de nos randonnées. Son ruisseau nous poursuivait, jaillissant d'un tronc creux pour nous arroser, nous tombant dessus du haut des frondaisons. On roulait des pierres devant pour l'emprisonner mais, toujours, elle s'échappait. Elle s'enroulait en longues écharpes humides autour de mon cou et me descendait dans le dos. Elle visitait le ciel, accrochée aux plumes de Kia, semant des gouttes d'argent sur les paysages traversés, irisant le ciel de mille arcs en ciel. Les sapins saluaient le sillage de cette fraîcheur bienvenue au plein de l'été. Elle se mêlait aux cristaux des neiges éternelles et se laissait glisser le long des interminables pentes des glaciers.
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Enfin, elle vient se poser dans son lit d'herbes tendres. Il se fait un silence étrange. Il se passe quelque chose d'étonnant : Sa surface oscille. Des étincelles la constellent, éveillant des couleurs dansantes. Celles-ci s'agrègent et composent de transparentes enluminures : oiseaux bariolés, nobles dames aux hennins de mousseline, chevaliers en armures rutilantes, chevaux harnachés de gemmes, génies aériens déployant leurs ailes diaprées, ondines et sirènes, elfes des bois et nains siffleurs : toute une foule impossible que, pourtant, je reconnais. Voici les habitants d'un monde qui m'est familier : les contes de grand-père. La Source les a retenus elle aussi. Elle les évoque à sa manière, en cristaux de gouttelettes qui forment des images d'eau. Ces histoires semblent tellement réelles que la Source les a sûrement reflétées un jour, il était une fois... Tandis que l'onde est bercée par ses légendes, son murmure se fait plus doux, comme une respiration qui se ralentit, à croire qu'elle sombre dans un paisible sommeil. Nous sommes tous sous le charme : Kia repose la tête sous son aile. Sif, enroulé sur son île de gravier. Charlot pelotonné et moi, le visage enfoncé dans sa fourrure grise, une main caressant nonchalamment l'eau. Poissons et tritons ont disparu parmi les algues du fond. Toutefois, il y a comme des anguilles de lumière qui s'entrecroisent, virevoltent, se heurtent et explosent en mille bulles d'or. Puis, tout soudain : calme. Le sillage de chaque anguille esquisse deux yeux entourés de rides, à la prunelle brillante, des sourcils fournis, un nez busqué, une bouche grave, une grande barbe dorée et une chevelure léonine parsemée d'argent.  Le visage ondoie langoureusement entre les eaux, lentement, les lèvres parcheminées s'animent : il en coule l'éternel murmure de la Source qui, imperceptiblement, se façonne en langage d'homme. Alors, par la voix de son génie, la Source Enchantée raconte...

Qu'autrefois, elle vagabondait comme aujourd'hui, libre, à travers la montagne. Elle visitait les vallées, curieuse de la vie, de leurs habitants. S'élançant à la poursuite des chamois, s'endormant à l'ombre des grands chênes...
Un jour, elle rencontra des enfants. Ils jouèrent ensemble toute une année. Ils se retrouvaient dans les clairières sombres et se racontaient des histoires à se faire peur. Ils caracolaient entre les rochers ou chassaient les papillons.
Or, il advint une grande sècheresse. Tout jaunissait. Plus rien ne poussait dans les jardins. Même sous les frondaisons séculaires, une chaleur de four régnait.
Les enfants ne vinrent pas de longtemps. La Source s'ennuyait. Enfin, un jour l'un d'entre eux a réapparu. Il a expliqué à la Source le terrible fléau qui s'était abattu sur leur village : bêtes et gens mouraient de soif.
Une avalanche avait en effet détourné le cours du ruisseau qui alimentait la vallée des montagnards. Depuis, la précieuse eau se perdait très haut dans la rocaille. Il n'était plus possible de vivre au village et déjà, beaucoup avaient préféré quitter le pays en prévision des temps désastreux qui s'annonçaient.
Alors, la Source fantasque avait pris la décision d'aider les hommes. Elle s'était laissée creuser un lit, entre de scintillants rochers de quartz et d'améthyste. Aux abords, on trouvait la plus belle mousse et le cresson poussait abondamment.
Guidée par des canalisations de terre cuite, l'eau s'écoulait dans une vasque de pierre artistement ouvragée, au coeur du hameau.

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Il avait été instauré un jour spcial : « fête de la Source », où tout le monde se divertissait jusque tard dans la nuit, en hommage à son dévouement.
En ces temps révolus, elle était l'attraction principale. Sur les bancs installés autour, on venait s'asseoir afin de l'écouter murmurer, et histoires et légendes allaient bon train.
Elle évoquait les aventures des lutins et des elfes, le cycle terrible des dragons, comme les doux instants des nymphes éphémères.

De leur côté, les vagabonds et les saltinbanques rapportaient leurs souvenirs de voyage. On voquait les étrangetés de la Ville. Et chacun se sentait préservé et au comble du bonheur, dans leur petite vallée de toute éternité.
Ainsi s'écoulaient paisiblement les jours, les mois et les années. La Source voyait les enfants d'hier, ses compagnons de jeux, devenir grands, se marier. Ils puisaient de son eau pour baptiser leurs bébés, et les générations se succédaient.
Les gens de la ville qui venaient en vacances ramenaient des idées nouvelles. Chacun voulait l'eau chez soi : finie l'ère désuéte du seau, supplantée par celle du robinet. On creusa donc des puits, avec de nouvelles machines très puissantes qui rongeaient le roc aussi facilement qu'un canif creuse la tome de brebis. Et l'on passait de moins en moins de temps auprès d'elle. Quelques décen ies encore, et l'on en vint à oublier son langage.
Négligés, ses canaux s'envasèrent. Ronces, orties et chardons l'envahirent. Les bêtes la souillaient, et les algues brunes foisonnaient dans son fond trouble.
La Source glissait dans la mélancolie, drainant sans conviction une eau lourde et glauque. Les insectes des marais y pullulèrent enfin...
Parfois, il lui souvenait avec nostalgie de sa liberté perdue, ses vagabondages alpestres, ses courses folles au fond des fraîches vallées...
Désormais, elle croupissait sous un linceul d'épines.
Or, par une belle nuit de lune claire dont elle n'arrivait pas à capter la moindre parcelle de douce lumière, comme elle attendait de tarir à tout jamais, de joyeux chants s'élevèrent dans le froissement furtif des herbes.



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Bonjour à toi, ami(e) visiteur,

Si tu es arrivé là, c'est que tu es un visiteur lecteur :)
Ce conte est tronqué.
La raison en est que durant des années, j'ai proposé mes histoires sur le net. Et rarement eu le contact avec leurs lecteurs.
Pourtant, à plusieurs reprises, j'ai découvert mes écrits ailleurs, parfois même sous un autre nom. C'est un peu triste mais pas grave : mon imagination regorge de plus d'histoires que je ne pourrais jamais en écrire.
J'aime le contact avec les gens qui prennent un peu de leur temps pour lire et même faire un petit coucou quand on leur offre quelque chose.
Comme j'ai pris le temps d'écrire ces contes : un échange.
Juste un petit mot, comme ça, dans l'air du temps, et tu repars avec la suite de mon histoire...


runs.snake(at)gmail.com

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polly 02/03/2009 21:58

ton conte est rafraîchissant... mais pas seulement.Tu dis tant de ton amour de la nature et des animaux, et j'adhère totalement à ta vision.Qui ne la respecte pas ne se respecte pas.Pour tes textes, prends un copyright, il m'est arrivé la même chose, c'est ainsi que sont les hommes, ils puisent partout où bon leur semble sans souci des autres.bonne soirée Run's.

Twinkle 14/02/2009 19:02

Quelle jolie ballade tu nous offres là. C'est triste que des gens en profitent pour te voler, ils feraient mieux de prendre leur bâton de marche et d'explorer leur propre univers, d'y découvrir les jolis coins et d'inviter les passants à partager quelques instants...

Dana 31/01/2009 20:52

Bonjour,je suis heureuse de faire ta connaissance, et te t'accueillir dans la communauté d'un thème par semaine....Si tu as des questions, n'hésites pas, et tu peux aller aussi sur le forum.Tu trouveras les thèmes à venir à ma rubrique "casse tête de la semaine" et "le blog de Dana & Co" sur lequel je publie tous les thèmes abordés, et les liens des participants.Je te remercie et c'est parti pour toi...A+